#MarcAnilton/C’est parti. Impossible de croiser un cinéaste, de rencontrer un acteur, de causer avec un distributeur ou d’insulter un producteur sans faire référence au prochain Festival de Cannes, qui débute le 14 mai. Qui ira, qui n’ira pas ? Quels seront les heureux élus ? Combien coûtent les chambres ? Scarlett Johansson dira-t-elle bonjour à Isidore, le portier du restaurant à la mode, avec lequel elle était fâchée ? La plage du Carlton sera-t-elle mieux abritée de la pluie que l’année dernière ? La petite serveuse du "Tahiti-Nui", derrière la gare, sera-t-elle toujours aussi compréhensive avec les journalistes en goguette ? Gilles Jacob fera-t-il un pot d’adieu, avec vodka dans l’escalier et caviar dans l’ascenseur ? Et – surtout, surtout ! – DSK viendra-t-il (accompagné par des créatures) pour assister à la projection de son film biographique, "Welcome to New York" ? Que de questions, que de questions… C’est la foire d’empoigne, la valse des prétendants, la fiesta des Don Juan. On ne va pas à Cannes pour voir des films, mais pour dire : "J’y étais".

polansky015Or, j’y étais, moi. A la projection de "L’Empire des Sens", où toute la Croisette se bousculait pour voir, à minuit, deux amants japonais faire la pirogue congolaise, le double salto renversé, et le Jumpin’ Jack saccadé. C’était aussi érotique que de regarder le linge tourner dans ma machine à laver. J’y étais, aussi, quand "Apocalypse Now" a été récompensé d’une Palme d’Or ex-aequo avec "Le Tambour", partage ridicule (l’idée, c’était que deux guerres valaient mieux qu’une). J’y étais, quand "La Porte du Paradis" a été sifflée, avec Cimino caché derrière un palmier. J’y étais, quand Jean-Michel Gravier, le chroniqueur du "Matin de Paris", draguait les CRS sur les marches du palais – et marquait des points. J’y étais, quand une actrice italienne m’attendait dans ma chambre, pour m’expliquer les finesses de son film… Mais je m’égare. C’est ça, le piège de Cannes : on est dans un magasin de bonbons, et il y a des bonbons pour tous les goûts. Le cinéma ? Pfffff.

polansky016Ceci dit, j’aurais aimé y être, à Cannes, pour voir Christiane Rochefort se promener, la main dans la main, avec Nikolaï Tcherkassov, l’acteur de "Ivan le Terrible", en 1946. La romancière du "Repos du Guerrier" était l’attachée de presse du festival, et l’acteur était accompagné de quinze sbires du KGB. Romance sous haute surveillance… J’aurais aimé être à Cannes pour admirer Brigitte Bardot en bikini, inconnue, se promener avec Vadim. J’aurais aimé voir Robert Mitchum viré de la ville parce qu’il avait osé poser avec une starlette, les mains sur ses seins. J’aurais aimé voir les critiques de "L’Humanité" se tortiller devant chaque film russe, notamment lors de la projection de "Quatre dans une jeep" (film suisse !) qui, selon eux, "offensait gravement la dignité du peuple soviétique" - personne n’a jamais compris pourquoi (sans doute la Jeep aurait-elle dû être remplacée par un véhicule fabriqué à Moscou – mais "Les Quatre Moscoutaires", ça n’aurait pas eu le même sérieux). J’aurais aimé voir Esther Williams, la sirène de Hollywood, bourrée au mint-julep, s’étaler sur les chaussures de l’un des jurés, lors de la soirée de gala. J’aurais surtout, surtout ! aimé être là lorsque le toit du Palais des Festivals (l’ancien), s’est envolé sous la bourrasque, en pleine remise des prix, provoquant cette réflexion de France Roche : "Qui aurait cru que tout cela tenait par quatre épingles ?"

Cette année, c’est juré, le Festival sera professionnel, sérieux, concentré. Pas question de starlettes flageolantes, des coucheries tardives, de CRS dévoyés, de critiques entortillés. On verra des films, on interviewera des artistes, on parlera de l’avenir de la profession, on sera en pleine créativité. Certes, certes. Mais dans ce cas, pourquoi avoir mis une photo de Marcello Mastroianni dans "Huit et demi", sur l’affiche? Graphiquement, c’est superbe. Mais, si je me souviens bien, Mastroianni jouait là-dedans un réalisateur incapable de tourner… Vous avez dit "créativité" ?Nouvelobs.